Article publié dans Les Alpes, revue du Club Alpin Suisse, n°4/1995
Texte © 1995 Nicolas Jaques
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En route vers le Bhoutan
Habitué des vols vers l'Europe partant tous dans la nuit, j'ai toujours connu l'aéroport de Delhi grouillant de monde, plongé dans une activité frénétique. Mais ce matin d'octobre, le grand hall est absolument vide. Druk Air KB108 pour Paro est le seul vol international. Un panneau de travers au dessus d'un guichet indique «Druk Air», la plus petite compagnie nationale du monde. L'embarquement est rapide et bientôt défilent à travers les hublots les plus hauts sommets du monde. La dépression de la Kali Gandaki et le Mustang, le groupe des Annapurnas. Les hauts plateaux tibétains apparaissent, ça et là, derrière les grands de ce monde, Cho Oyu, Sagarmatha, Makalu, tous au rendez-vous ce matin ensoleillé. Après le Sikkim nous découvrons les premiers sommets bhoutanais, le Chomolari, le Changchen Ta, le Masang Gang.
L'avion perd vite de l'altitude, plonge vers cette mer de collines qui s'étendent à perte de vue, protégeant les montagnes de leurs forêts impénétrables. Les villages sont comme posés sur une gigantesque maquette. Au dernier moment, dans la vallée de Paro apparaît la piste de l'unique aérodrome du pays du Dragon. Deux heures après la chaleur, la pollution, le bruit, la foule et la frénésie de Delhi, Paro semble féerique, un vrai paradis. L'air pur, le ciel clair, le calme qui ne semble même pas avoir été dérangé par notre intrusion aérienne, la nonchalance des gens, l'amabilité du personnel d'aéroport, tout nous fait paraître l'Inde à des milliers de kilomètres.
Le tourisme très contrôlé
Nous sommes accueillis par le guide bhoutanais dans une resplendissante Pajero. Le Gouvernement applique une politique assez stricte du tourisme qui doit passer par une agence officielle s'occupant de tout. Le nombre des visas est limité et le prix d'un voyage très élevé, variant selon la saison et le programme entre 80 et 220 US$ par jour. Les services reçus par les touristes sont impeccables et les agences ont à coeur à ce que tout soit parfait. Le touriste est logé en hôtel ou en guest-house, parfois en camping de luxe. Le service est efficace, agréable et les employés font preuve d'une extrême politesse vis à vis des voyageurs. La nourriture est toujours excellente et abondante et les transports se font en minibus ou voitures 4X4. En trekking, la qualité de l'organisation est du même acabit, et peut surprendre les habitués du trekking en Himalaya ou ailleurs dans le monde. Sir Francis Younghusband lui-même, pendant ses grandes explorations en Himalaya et en Asie Centrale au siècle dernier, ne devait pas être mieux servi.
Un aspect négatif est l'interdiction d'entrer dans la plupart des Dzongs, monastères et chapelles. Malgré la richesse artistique, historique et culturelle qui existe dans ce royaume bouddhiste, le voyageur sera un peu déçu de n'y avoir que rarement accès. Il est pourtant possible, après en avoir demandé l'autorisation, de visiter certains temples isolés ou peu fréquentés. En s'éloignant de la capitale, on peut souvent entrer dans les lieux religieux, la photographie à l'intérieur restant strictement interdite. Lors de notre trekking, nous avons vu beaucoup de monastères très intéressants. Il faut savoir que cette décision fut prise par le gouvernement, sous la pression du clergé, suite aux nombreux abus et au manque de respect de la part de nombreux touristes dans les années quatre-vingt.
Une capitale récente
Nous avons choisi de traverser le Bhoutan d'ouest en est. Après la vallée de Paro et l'impressionnant monastère de Taktsang, accroché à une falaise verticale, nous avons visité Thimphu, la capitale. Dans les années cinquante il n'y avait que quelques fermes et le fameux Tashichhoedzong, "la forteresse de l'heureuse religion", bâtie en 1641 par le Shabdrung Ngawang Namgyel. Originaire du Tibet, il émigra au Bhoutan et devint un grand chef politique et religieux. Il unifia les vallées du pays et assura la suprématie de l'école des Drukpa Kagyudpa, de nos jours religion officielle du Royaume. Le troisième roi, Jigme Dorji Wangchuk, en fit sa capitale en 1952 et depuis les années 70, un boom immobilier l'a transformée en une véritable petite ville de 30'000 habitants, avec écoles, hôtels, club de golf (!)et une multitude d'échoppes et restaurants. On y trouve même une Swiss Bakery, tenue par un des Suisses, coopérants au développement, installés au Bhoutan.
Notre prochaine étape nous emmène à Gangtey, point de départ de notre randonnée. Gangtey est situé sur une colline dominant une admirable vallée. Les habitants cultivent l'orge, les raves et les pommes de terres, récemment introduites. Ils sont également éleveurs de yacks, et leur isolement dans cette haute vallée du pays fait qu'ils parlent toujours leur ancien dialecte. Gangtey est le plus grand monastère nyingmapa du Bhoutan. Première école bouddhiste introduite par le grand Saint Padmasambava, les nyingmapa ont petit à petit cédé la place au Drukpa Kagyudpa, mais leur héritage, et notamment celui de Padmasambava, influence la religion dans tout le Pays du Dragon. Les Bhoutanais appellent leur pays «Druk Yul», le pays des Drukpas (Druk = dragon; Yul = pays). La légende dit que lorsque le Shabdrung unifia le pays, le tonnerre, qui est la manifestation du dragon, retentit plusieurs fois.
Le Bhoutan, pays de forêts
Notre trek débute en traversant les champs et les belles maisons de Phobjika. Le sentier s'élève ensuite vers le col du Tsele La à 3300m. Nous traversons des pâturages de bambous nains puis apparaît la forêt subtropicale. Habitué aux Alpes et aux immensités du Tibet, au monde minéral du Ladakh-Zanskar, je suis déconcerté de ne rien voir depuis ce col. Même à cette altitude le sentier forme un tunnel dans une épaisse végétation. Plus des deux tiers du pays sont recouverts d'une forêt dense, riche en bambous, magnolias, chênes, conifères, sans oublier bien sûr l'omniprésence des rhododendrons et des fougères géantes. Après quelques heures de marche facile, nous campons près du charmant monastère de Gogona et les moines nous laissent assister à une Puja (cérémonie religieuse) offerte par un vieil homme du village pour le bien-être de tous les êtres vivants.
Le Shobju La (3400m) est aisément atteint et nous descendons dans une belle forêt alpine, traversant une petite exploitation forestière. Les richesses dans ce domaine sont considérables; néanmoins, chaque arbre est judicieusement sélectionné avant d'être abattu et un jeune arbre sera systématiquement replanté. Témoin de la dévastation forestière au Népal, le Gouvernement Royal est sensible à tout ce qui concerne son environnement et l'écologie. Dans tous ses programmes, il applique la voie du développement mesuré. Dès 1961, différents plans quinquennaux furent entrepris. Un pays fertile, une faible population, des problèmes à l'échelle humaine et jamais insurmontables, son développement récent permettant de tirer les leçons des erreurs commises ailleurs font que tout progrès est effectué sans dégrader la qualité de vie et les valeurs nationales et traditionnelles. Chaque projet est mûrement réfléchi avant d'être entrepris.
Bumthang, une petite Suisse au Bhoutan Central
La deuxième et principale partie de notre trek commence à Bumthang, au centre du pays. Nous y avons assisté au festival de Jambay Lhakhang. Cette fête, comme de nombreuses autres dans les pays himalayens, commémore les hauts faits de Padmasambava qui sont représentés par plusieurs danses, exécutées par des moines ou des laïcs. C'est l'occasion pour les villageois de se rassembler, de regarder, de se montrer et en assistant aux danses, d'acquérir quelques mérites religieux. On emmène son pique-nique et l'alcool coule toujours généreusement.
Les vallées de Bumthang sont larges et les pentes faibles. On y trouve de nombreux villages et l'activité principale est la culture des pommes de terre, l'élevage des moutons qui procure à Bumthang sa fameuse laine. C'est ici que se trouve la ferme suisse ou on expérimente des croisements entre la vache locale et la vache suisse afin d'améliorer la production laitière. La ferme produit également du jus de pommes, du cidre et du schnaps!
De Bumthang, la première étape est très facile, le long d'une belle rivière, et nous campons à Nganglhakhang, un temple Drukpa Kagyudpa. renfermant de magnifiques fresques. Après le Phephe La (3560m) nous descendons une splendide vallée herbeuse et rencontrons de nombreux bergers. Le matin suivant nous arrivons au riche village de Gamling et à la très belle résidence royale d'Ugyenchöling. Une montée de 1000m à travers champs puis forêt subtropicale et voilà Phokpey, un pâturage à 3700m. Bientôt nous dégustons notre habituel pantagruélique repas autour du feu, bercés par les chants et rires de la belle Tashi et de Kesang, nos caravaniers.
Un pays de crêtes et de précipices
A l'aube le soleil brille mais nous voilà vite enveloppés dans un épais brouillard glacé. Le sentier du Rotung La (4000m) est détrempé et la descente sera difficile. L'autre versant du Rotung La n'est qu'une longue série de marches en pierres glissantes dans une gorge très raide. Le sentier longe ensuite une crête, raide et pénible pour nos genoux, mais cela n'est rien comparé à ce que doivent endurer nos chevaux sur ce terrain. Il ne nous faudra que trois heures pour couvrir l'étape, cependant les chevaux n'arriveront au camp qu'après plus de six heures d'effort.
Nous passons la nuit sur la crête, et de chaque côté les pentes vertigineuses recouvertes de végétation plongent dans les profondes vallées. De toutes parts, ce ne sont que montagnes, arêtes, précipices, forêts impénétrables, rivières tumultueuses, gorges et vallées encaissées, caractéristiques géographiques résumant si bien le Bhoutan. En regardant ces paysages, on comprend aisément que le Bhoutan n'ait jamais été envahi ni colonisé. Pourtant l'homme a malgré tout dompté cette nature repoussante, ce climat extrême et cet environnement austère. Témoins les villages qui s'accrochent aux pentes en dessous de nous, comme Ungar ou Drula. On y cultive le riz et le maïs qui pousse en abondance, les gens y sont chaleureux et la rumeur dit qu'ici on boit plus d'arak que de thé!!! Le chang (alcool de grain fermenté), comme l'arak (chang distillé), est la boisson de l'Himalaya. Généralement fait à base d'orge ou de riz, ici il est fait avec du maïs, quelques fois avec du millet.
Nous dressons nos tentes à Khaine Lhakhang, un petit temple remontant à Strongtsen Gampo (VIIème siècle), roi tibétain qui se convertit au bouddhisme pour épouser une princesse chinoise. Il fit venir les maîtres indiens au Tibet pour y introduire l'enseignement du Bouddha et traduire les textes sacrés. Khaine Lhakhang serait donc un des plus vieux temples du Bhoutan, et fait partie des 108 monastères bâtis par Strongtsen Gampo à travers le Tibet et l'Himalaya pour subjuguer une démone qui s'était couchée sur toute la région et empêchait la propagation du bouddhisme.
Le lendemain, nous retrouvons notre souriant chauffeur Penjo à Thangmachu, splendide village situé sur un plateau dans une région beaucoup plus sèche que celles que nous venons de traverser. L'altitude est aussi plus faible et la rivière coule à 1300 mètres seulement. Thangmachu est en pleine activité de moissons et de partout s'élèvent les chants des villageois occupés à récolter le riz. Nous allons au Dzong (forteresse) de Lhuntze et avons la chance d'en visiter toutes les chapelles. Chef-lieu du district, Lhuntze est célèbre pour ses tisserandes et surtout comme lieu d'origine de la dynastie royale des Wangchuk. C'est, avec les vallées de Tashigang, la région du Bhoutan la plus peuplée, et lors de notre randonnée, nous traversons beaucoup de villages, étalés sur les pentes, parfois sur près de mille mètres de hauteur!
Un caravanier bon buveur
Nous changeons de caravaniers et de chevaux et partons dans l'après-midi pour le petit monastère de Darchu Pang. Quelle n'est pas notre surprise quand les chevaux arrivent avec un seul caravanier. L'autre, déjà un peu saoul au départ, n'est pas arrivé au bout des mille mètres de grimpette dans la chaleur de l'après-midi! Au matin il n'est toujours pas là et son collègue part le chercher tandis que nous poursuivons notre route vers l'alpage de Pemi avec les chevaux. Pemi est sur une crête dégagée, exposée au sud et la vue est splendide. Un vrai bonheur que d'arriver à cet endroit après la forêt si dense que même en plein soleil de midi on y voyait à peine.
Tard dans la journée arrive notre caravanier, seul et déconfit. Il raconte que son abruti de collègue est encore plus saoul que hier mais qu'il nous rejoindra le lendemain matin à la première heure. La rumeur disant que les gens de l'est sont portés sur la boisson est plus que jamais confirmée! Je dis à notre ami que nous pourrions nous passer de son collègue, mais l'idée de faire le chemin du retour et de bivouaquer dans la forêt tout seul l'effraie beaucoup. Les bhoutanais sont superstitieux et craignent énormément la forêt, domaine des esprit et des démons. Ils ne s'appellent pas par leur noms en forêt, mais crient ou sifflent afin de ne pas dévoiler leurs identités au esprits. Et jamais ils ne dorment seuls dans ce monde végétal et oppressant.
1100 mètres de montée, 1500 mètres de descente. Voilà qui résume cette avant dernière journée. Du camp le sentier s'élève dans une série de lacets sur l'arête. Après une heure, la forêt s'éclaircit et tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, le panorama se dévoile. Rien n'arrête le regard. D'un côté, les collines interminables qui descendent vers les plaines de l'Assam, de l'autre la chaîne de l'Himalaya qui s'élève au nord, faisant frontière avec le Tibet tout proche. Le sentier est bon et nous atteignons notre camp près d'un abris de bergers assez tôt dans l'après-midi.
Certains treks au Bhoutan sont assez faciles et les sentiers en bonnes conditions. Les trekkings sont effectués avec le maximum de confort, parfaitement organisés par l'agence d'accueil. Mais il faut savoir que tout dépend de la saison et du temps. Un itinéraire peut paraître facile quand il est fait dans les meilleures conditions, mais devient un enfer vert, où la progression est extrêmement difficile, voire impossible, quand la pluie est de la partie. Les chemins se transforment en torrents de boue glissante, les marches en pierre recouvertes de feuilles mortes deviennent un cauchemar gluant et les sangsues se régalent de tout notre bon sang frais et sain. Il est important de bien se renseigner sur les périodes quand les différents trekkings peuvent être faits. En général les meilleures saisons s'étalent de mars à juin puis de septembre à décembre.
La fin du voyage
Le lendemain, nous faisons l'expérience de ces changements brutaux de conditions. Nous entamons la dernière étape sous une petite pluie fine et constante. Sentier inondé, boue glissante, sangsues qui nous attendent à chaque contour. Il est difficile d'avancer en équilibre sur les pierres et branches instables que les rares voyageurs mettent en travers du chemin afin de le rendre plus ferme. Je me fait rapidement une raison, serre bien mes lacets et avance à grands pas dans la boue profonde. J'en ai jusqu'aux mollets et l'eau s'infiltre dans mes chaussures. Trempé de toute façon, autant avancer vite! La pluie coule dans mon dos et après quatre heures de marche forcée, au détour d'un chemin, apparaît le Dzong de Tashi Yantsi, où nous sommes salués par un ingénieur indien travaillant à un projet hydroélectrique.
Après quelques heures de route au fond de la vallée, nous arrivons à Tashigang, la plus importante bourgade de cette partie du royaume. Il y règne une agréable ambiance méridionale. Les gens devisent sur les pas de portes, les tavernes sont nombreuses et souvent pleines, on flâne d'une échoppe à l'autre et quand un bus arrive en ville avec un discret coup de klaxon, la petite place centrale se rempli d'animation. Il n'est pas rare de croiser une famille de Merak ou Sakteng, villages situés à l'est, vêtus de leurs costumes de laine et de leur amusant petit chapeau en poil de yak.
Tashigang signifie pour nous la fin du voyage, et il ne nous restera qu'une journée de voiture jusqu'à la frontière indienne. Dans cette partie du pays les routes ont été dessinées au sommet des crêtes et montagnes, où la forêt est plus dégagée et le ruissellement moins important. La vue est exceptionnelle et le voyageur domine ainsi les magnifiques paysages et villages accrochés aux flancs des montagnes. Tôt le lendemain, après une bruyante nuit à Samdruk Jonkhar, nous quittons les montagnes du Royaume du Dragon et arrivons dans les grandes plaines de l'Assam. Je me retourne et distingue à peine les collines qui s'estompent déjà dans la brume matinale. En roulant dans les premières plantations de thé je me demande si notre périple au Pays du Dragon, notre traversée de cette forteresse himalayenne ne fut pas tout simplement un rêve.