Article publié dans Les Alpes, revue du Club Alpin Suisse, n°9/1997
Texte et photographies © 1997 Nicolas Jaques
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De faux espoirs
«Your expedition has been cleared by the Indian Government!» Après des mois de démarches, c'est avec bonheur que j'étais réveillé un dimanche matin par ce téléphone de Delhi. Nous avions prévu de tenter l'ascension, puis la descente en telemark, du versant nord du Trisul (7120 m), dans l'Himalaya du Garhwal. L'itinéraire d'approche de cette face glaciaire, qui a été skiée à plusieurs reprises, remonte la vallée de la Rishi Ganga et s'approche ainsi du Sanctuaire de la Nanda Devi, fermé à toute incursion étrangère depuis quinze ans. Argumentant que notre ascension ne pénétrait en théorie pas dans le Sanctuaire, nous étions, contre toute attente, la première expédition étrangère en quinze ans à être autorisée sur les pentes nord du Trisul.
C'était sans compter quelques ministres et les problèmes de communication entre les différents départements indiens autorisant les expéditions. Quelques jours avant le départ, je recevais un fax de l'Indian Mountaineering Foundation qui disait s'être trompée sur notre dossier et qu'il était exclu de pouvoir suivre la Rishi Ganga, qui se trouvait assimilée au Sanctuaire. Mais nous pouvions toujours escalader le versant sud-ouest, après tout il s'agit de la même montagne!
N'ayant aucune information sur cette face, c'est rempli d'incertitudes, de doutes et d'espoirs que nous remontons la Nandakini. Après cinq jours de marche dans cette magnifique vallée parsemée de jolis villages, nous installons notre camp de base à 4150 m près du lac de Hom Kund. D'où nous sommes il est impossible de voir le sommet, une première barrière rocheuse de plus de 1000 m de haut nous en bloque la vue. Après quelques jours d'acclimatation et de préparation du matériel, nous faisons une première montée en direction d'un col à l'est du Nanda Ghunti, un très beau sommet de 6309 m. Nous avons un petit espoir de trouver un passage qui nous permettrait de contourner le versant ouest et d'accéder ainsi au versant nord. Après quelques heures de montée sous un soleil de plomb, nos dernières illusions s'effondrent quand nous arrivons à ce col. Le regard s'arrête sur des pentes et des parois vertigineuses qui forment un cirque qui bien que magnifique n'en reste pas moins infranchissable.
Le sommet du Trisul, qui est maintenant visible, est superbe et domine une face de 1500 m, inclinée à 55°-60°. L'arête sud-ouest demeure notre seule voie éventuelle et d'où nous sommes elle ne paraît pas irréalisable. Nous avons pourtant appris à nous méfier des dimensions himalayennes et juger les difficultés réelles est très difficile. Nous repérons l'endroit idéal pour notre premier camp, mais la chaleur devenant menaçante, nous décidons de revenir sur nos traces et laissons un dépôt de matériel au pied d'un petit couloir, plus proche de notre camp de base et arrivant directement au camp. Nous faisons enfin nos premières traces dans une neige transformée et quelque minutes plus tard nous descendons en virages courts la splendide pente faisant face au camp de base, sous les yeux émerveilles de Jyogi notre officier de liaison.
Le couloir du léopard des neiges
Quelques jours plus tard, nous remontons vers minuit avec les tentes et prenons le matériel laissé au passage. Le camp un est établi en bordure d'un magnifique et immense plateau glaciaire qui coupe le versant ouest en deux. Alors que Mick arrange un peu le camp, je pars avec les autres pour repérer un autre couloir qui semble être la meilleure voie entre le camp de base et le camp I. Au sommet nous découvrons dans la neige des traces toutes fraîches d'un léopard des neiges que nous avons dû déranger. Pendant que John et Ace installe une main courante pour descendre dans le couloir, je remonte un peu sur la crête qui domine le camp de base de 1000 mètres et essaie de suivre les traces aux jumelles. Mais elles se perdent dans des rochers et si nous ne pouvons pas le voir, je suis persuadé que le léopard nous a vu et nous observe de sa cachette. Nous décidons de baptiser ce couloir le «snow leopard couloir», et John, Bob et Ace le descendent pour retourner au CB en quelques instants alors qu'il nous a fallu 5 heures à la montée. Mick et moi restons pour une première journée au camp I. A 9 heures il fait déjà très chaud et je prépare de la soupe et du thé. La réverbération est tellement intense que nous nous réfugions dans les tentes mais même à l'intérieur nous gardons les lunettes de glacier. Vers 3 heures de l'après-midi il commence à neiger. Depuis que nous sommes là nous avons un temps magnifique le matin puis les nuages arrivent systématiquement en début de journée et il neige invariablement jusque dans la soirée. Certains jours nous subissons même des orages et des vents d'une violence effrayante au camp I. En quelques minutes, nous passons du four solaire à la tempête glaciale et c'est sous la tente que nous passons la plus grande partie de ces journées au camp.
Un sommet inaccessible
Après une autre descente par le couloir du léopard pour aller rechercher du matériel au camp de base et remonter, nous nous trouvons prêts à traverser le plateau glaciaire pour aller installer le camp II au pied de l'arête sud-ouest. Encore une fois nous quittons le camp I de nuit afin d'éviter la chaleur insupportable du matin et par une montée progressive et facile, nous longeons tout le pied de la face ouest, imposante au-dessus de nous. L'emplacement du camp deux est idéalement situé sur un replat à un peu plus de 5750 m. Plus nous nous rapprochions, plus le pessimisme entrait en moi, et alors que nous savourons le spectacle et le panorama sous les premiers rayons du soleil, nous découvrons en même temps l'arête qui s'avère impossible. Le petit espoir que nous avions de l'escalader en technique alpine s'efface rapidement devant ces 1400 m de glace bleue et de rochers beaucoup plus raides qu'ils ne le paraissaient vus depuis le premier camp. Nous sommes équipés de matériel de ski-alpinisme, en telemark de surcroît, et sans de vraies chaussures rigides, avec peu de vis à glace et des piolets classiques, il est tout à fait impensable d'envisager le sommet. Ace s'exclame «hey, c'est magnifique ici, mais nous sommes du mauvais côté de la montagne!»
Voilà qui résumait parfaitement notre situation. N'ayant point été autorisés à faire le versant nord, nous avions fait le maximum qu'il nous était possible de faire sur le versant sud-ouest. Peu d'expéditions étaient venues là auparavant, nous avons pu explorer ce versant du Trisul de long en large et nous avons quand même établi un record en telemark sur cette superbe montagne. Geoff avait très vraisemblablement donné les plus hautes leçons de telemark à Jyogi l'officier de liaison. Nous avons eu du bon temps pendant ces semaines en altitudes, et probablement le plus important de tout, nous revenions tous avec la forte envie de repartir...
L'expédition au Trisul eu lieu du 10 mai au 10 juin 1997 et l'équipe était composée de John Falkiner, Ace Kvale, Ian Reid, Bob Mazarei, Geoff Dyke, Mick Wheeler et Nicolas Jaques.