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TÉLÉMARK AU NORD DU CERCLE POLAIRE ARCTIQUE

Article publié dans Les Alpes, mars 2000
Texte © 1999 Nicolas Jaques
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Dans le nord de la Russie, au delà du cercle polaire arctique, nous avons découvert une petite chaîne de montagnes, véritable paradis pour le telemarkeur ou le randonneur.

La préposée au passeports, tout droit sortie d’un film sur la guerre froide, a même esquissé un sourire. Il faut dire qu’ici les gens sont réputés être beaucoup plus relax que dans la capitale russe. Les bagages sont vite entassés dans le minibus qui nous mène en ville. Sankt Petersburg, la Venise du Nord. Le soleil y est déjà agréable en cette fin avril. Et déjà il ne se couche que pendant quelques heures. Nous arrivons chez Nikolaï, en plein centre ville, où les anciens palais princiers se souviennent avec nostalgie de Pierre-le-Grand, qui voulait faire de sa ville la capitale européenne de la culture, des arts, et des sciences.

La Péninsule de Kola
Vingt-neuf heures, c’est le temps qu’il nous faudra pour rejoindre la Péninsule de Kola en train. Les paysages nordiques défilent au rythme des arrêts. Taïga, lacs gelés, petites villes endormies. L’horizon est désespérément plat, et nous nous demandons parfois ce que nous venons faire ici avec nos skis! Au petit matin nous débarquons sur le quai de gare endormi d’Apatity, encore figé dans le froid de l’hiver qui semble ici ne jamais se retirer. Un camion tout terrain nous emmène à Kirovsk, une ville minière qui se réveille doucement sous un ciel gris. C’est ici qu’ont eut lieu les essais du «Lunohod-1», le véhicule de recherche lunaire. La ville est fière de son jardin botanique, le plus septentrional au monde. Mais Kirosvk est aussi une station de ski réputée qui organise régulièrement une manche de la coupe du monde de ski de bosses, une discipline dans laquelle quelques Russes excellent.

Après une douche et un petit déjeuner au centre de secours, nous sommes emmenés au nord de la ville. Un engin nous attend, hybride entre le tank et le ratrac, pour transporter nos bagages jusqu'à notre camp de base. Nous le regardons s’éloigner dans le paysage immense et quelques instants plus tard, chaussés de nos skis, nous suivons les traces des chenilles étroites.

Les montagnes de Khibinies sont presque inconnues des touristes et des montagnards occidentaux. Situées au nord du cercle polaire arctique, en plein cœur de la Péninsule de Kola, elles culminent au Mont Tchasnotchorr, à 1191 mètres. Vestiges de l’âge glaciaire, les immenses cirques, les vallées qui semblent creusées à la cuillère par une main de géant, les canyons et les éperons granitiques créent ici un inoubliable paysage montagneux. Nous y pénétrons par le col de Kuckisvumchorr de l’autre côté duquel une quinzaine de kilomètres au fond d’une grande vallée nous emmène à notre camp.

Premiers virages arctiques
Les remontées mécaniques de Verbier sont fermées depuis hier, et alors que nous arrivons au camp de Kouelporr, nous nous réjouissons de prolonger la saison de quelques semaines. Nous nous installons dans les cabanes en bois confortables de cette ancienne base de géologues, et assez rapidement une douce chaleur se dégage du fourneau à bois.

Dehors, le ciel est radieux, et après un repas préparé par Ira, nous n’y tenons plus! Je propose d’aller explorer un peu les alentours et nous repérons une belle combe dont la pente assez raide est nous invite à la glisse. Nous faisons ainsi nos premiers virages au nord du cercle polaire et à cette latitude, le soleil encore haut et doux nous fait vite oublier qu’il est près de 19 heures et que Yuri et Ira nous attendent pour le souper! Mais tout cela est trop beau et Stephen enchaîne virages courts et grandes courbes dans une superbe pente. John, qui n’en est pas à son premier séjour ici, découvre avec plaisir cette nouvelle pente.

Une collection de premières
Petit déjeuner à 8 heures, départ vers les 9 heures. Les avantages du ski arctique me plaisent beaucoup. Pas besoin de départs matinaux inhumains. Ici il ne fait jamais nuit à cette période de l’année, et le soleil ne disparaît derrière l’horizon que pendant quelques heures. Par contre sa chaleur n’est jamais très forte et la neige de printemps se maintient assez bien toute la journée, sauf dans les fonds de vallons. Il fait même froid quand nous arrivons au plateau sommital du Mt. Kaskasniunchorr, et nous ne traînons pas trop dans ce vent furieux. John avait repéré un couloir assez raide descendant en ligne droite depuis le sommet. Si ici les sommets ressemblent plus à d’immenses plateaux, les versants sont souvent très raides et coupés par de nombreux couloirs. Nous avons même repéré quelques goulottes en glaces qui seraient intéressantes à essayer plus tôt dans l’année. Stephen s’engage dans le couloir et je le suis. C’est raide, un peu plus de 45° sur un vingtaine de mètres, mais très vite la pente se radoucit et s’élargit, et c’est dans un festival de virages que nous faisons la première descente à skis de ce couloir. Les rares skieurs russes qui viennent dans la région pratiquent généralement la randonnée nordique et évitent les pentes raides qu’ils ne maîtrisent pas à cause du manque de technique et de bon matériel. Nos copains Yuri et Alexi savent exactement quelles sont les pentes qui ont été descendues, et en général toutes ont été faites par John lors de ces précédents séjours. Pour Stephen, Laurent et moi, c’est notre première «première».

Arrivés en bas du couloir, nous nous reposons un peu avant de remonter au sommet du Mt. Marienko. Nous y avons repéré une belle ligne en S depuis la cabane, et nous ne résistons pas au plaisir d’en faire la première descente. Les virages telemark s’enchaînent, rythmés par les cris de joie, et entrecoupés de quelques courbes en style alpin afin de reposer nos cuisses! Cette première journée est un vrai rêve, et pour couronner le tout, à notre retour au camp, de la fumée sort de la petite cabane qui se trouve au bord de la rivière: Yuri a préparé le sauna et nous nous laissons envelopper par la chaleur intense qui détend nos muscles. Quelques séances de fouet avec des branches de bouleau afin d’activer la circulation et nous plongeons au beau milieu de la rivière glacée. L’effet ne se fait pas attendre, et le baume glacial nous serre comme un étau! Nous répéterons ce rituel chaque deux ou trois soirs, sous l’expertise inégalable de Yuri.

Paradis du telemark
Si la Péninsule de Kola fait presque partie de la Scandinavie, la culture du telemark ne semble pas avoir franchi le Rideau de Fer. Question de culture? Question de politique? Quoiqu’il en soit, nos amis de St Petersburg sont les premiers Russes à avoir pratiqué cette discipline originaire de leurs pays voisins. Et aujourd’hui, ils sont toujours parmi les rares à skier les talons libres. Nous leur avons fait découvrir le telemark il y a quelques années à Verbier, et eux nous ont ouvert les portes des Khibinies. Le terrain est ici un vrai paradis pour le telemarkeur, quel que soit son niveau. Il y en a pour tous les goûts, de la pente douce aux couloirs les plus raides, de la poudreuse légère à la neige de printemps. L’altitude est basse, les dénivelés entre 600 et 800 mètres, et il n’y a pas de glaciers. Il faut toutefois être toujours attentif aux risques d’avalanche. La liberté et la mobilité que procure notre matériel sont idéales pour traverser les grandes vallées, souvent dans du terrain difficile en forêt. Les montées vers les sommets se font généralement en suivant des combes ou des arêtes par lesquelles il est toujours possible de redescendre. Mais nous leur préférons les pentes et les couloirs plus raides. Nos talons libres nous donnent des ailes! Pendant une dizaine de jours nous ferons en moyenne deux belles «premières» descentes par jour.

Nous avons prévu de partir pour trois jours afin de rejoindre la vallée de Meridionalny où nous attendent Micha et Roman. Après la traversée du col de Chorrgor dans un épais brouillard, nous arrivons au bout d’une longue journée au lieu de rendez-vous. La fumée sort tout droit de la forêt et nous retrouvons nos deux amis qui ont installé le campement dans une clairière. Une longue soirée autour du feu, avec la nuit qui n’en est pas une, et la bouteille de vodka que l’on se passe. Les nuits blanches de l’arctique sont déroutantes! Au matin, il a neigé et les nuages enveloppent les sommets. Stephen rallume le feu et nous préparons le premier café. Nous avions prévu de faire l’ascension du Mont Tchasnotchorr, mais le ciel ne se dégage pas et l’appel du sauna est plus fort. Dans l’après-midi, nous traversons un autre col qui nous ramène dans la vallée de Kuniok et à notre base de Kouelporr. La petite fumée monte droit de la cabane au bord de la rivière...

Le lendemain, le temps s’est remis au beau, et une couche de poudreuse recouvre les pentes. Du sommet du col de Rischorr, Stephen déclenche une coulée qui dévale la pente dans un fracas assourdissant. La voie est libre et nous skions en toute sécurité juste en bordure de l’avalanche. À chaque virage la neige s’envole jusqu'à nous aveugler. John descend dans son style légendaire, gracieux et sans effort. Cinq cent mètres d’une belle poudreuse, et les premiers autres skieurs doivent se trouver à quelques milliers de kilomètres! Les peaux sont vites recollées et nous remontons au Mt. Marienko où nous avions repéré il y a quelques jours une superbe pente sur l’autre versant. La pente est d’un blanc immaculé et nous offre toute sa virginité. John, Stephen et moi baptisons notre couloir «Vodka Blues» alors que Laurent s’offre «Pict’s Bowl» dans une combe voisine. Débordant d’enthousiasme, nous remontons une troisième fois sur une crête dominant le camp. John et Alexi optent pour une belle ligne descendant sur la vallée. Nous choisissons un autre couloir raide en neige dur mais parfaite à skier en cette fin de journée. Bilan de la journée, trois premières!

Un festival de couloirs
Pour terminer notre séjour, nous devons rejoindre la vallée de Malaya Belaya. John désire explorer un col qu’il ne connaît pas encore. Stephen et moi avions remarqué une face raide avec une ligne de pente parfaite depuis le sommet. Nous nous séparons et nous dirigeons vers le pied du sommet, au fond d’une magnifique vallée. La chaleur est intense et nous déposons nos sacs peu avant le col. Pourtant, une fois arrivés au sommet, le vent glacial souffle à nouveau et il neige un peu. La lumière est fantastique mais, craignant que le temps ne s’aggrave sérieusement, nous ne nous attardons pas et nous nous engageons dans la face. C’est magnifique! La neige est très dure mais les carres accrochent bien. Quelques minutes plus tard, nous retrouvons nos sacs et cette descente s’appellera «Pyramidal», d’après la forme de ce sommet sans nom.

De l’autre côté du col, nous descendons dans la vallée de Malaya Belaya, et là nous ne pouvons en croire nos yeux. Sur des kilomètres de descente, de chaque côté ce ne sont que couloir après couloir. Des dizaines de couloirs entre 30° et 50°, hauts de 300 à 500 mètres, sont là, à attendre que quelqu’un vienne les skier! Déjà les projets prennent forme dans nos esprits... Il faudrait venir ici un mois durant, et encore ce ne serait pas assez!

Quelques heures plus tard nous retrouvons tous les autres au campement prévu, à l’intersection de deux vallées. Le feu crépite et la tente est plantée au pied d’une magnifique pente que John et Nikolai ont skié une année auparavant. L’australien et le russe l’avaient nommée «Kangarusski». Nous sommes enthousiasmés par notre journée, et le malicieux Micha en profite. Il nous tend un cocktail maison mais ne veut pas nous dire de quoi il est fait. Quoiqu’il en soit, le breuvage descend trop facilement. Il nous avoue enfin la recette détonante: moitié bière forte, moitié vodka!

Grisés par l’alcool, nous admirons la lumière magnifique de ce soleil du soir, et après quelques instant nous n’y tenons plus. Il faut aller faire «Kangarusski»! Très vite nous sommes prêts et traversons en équilibre incertain la rivière. Sans sacs, légers, nous montons très vite sur l’éperon neigeux qui borde la grande pente. Mais nous repérons un couloir sur la droite beaucoup plus étroit, et surtout plus raide. Nous n’hésitons pas une minute et arrivons au sommet dans une tempête de vent incroyable. La visibilité est quasi nulle dans le brouillard et prudemment nous trouvons l’entrée du couloir. C’est dur, c’est raide, et après une dizaine de virages timides, nous sommes sous la limite du brouillard et toute la pente se dévoile sous nos skis. Il est dix heures du soir et le soleil tente te une percée. C’est dans cette lumière magique que nous descendons en virages courts les 600 mètres de couloir parfait. C’est tellement incroyable que nous l’appelons «Canyoubelievski»!

Le lendemain, une longue montée nous amène au sommet du plateau dominant le lac de Maly Vudyavr et Kirovsk. Nous trouvons l’entrée du couloir qui mène, 800 mètres plus bas, dans la vallée, mais c’est très raide et la neige est bizarre. John fixe une corde pour tester la cohésion, et heureusement seule la surface coule un peu et quelques mètres sous le col la neige est très dure. Nous sommes très chargés et il faut assurer chaque virage. Nous faisons descendre nos amis russes à la corde. Yuri a une fixation qui est prête à lâcher, et ses chaussures en cuir ne l’aident pas beaucoup. Craignant que la fixation ne s’arrache, il descend en escalier, patiemment, et nous l’attendons au pied des immenses falaises qui nous dominent maintenant.

À nouveau, nous découvrons toute une série de couloirs, tous plus beaux les uns que les autres et nous mettons à rêver à l’année prochaine... Car il est certain que nous reviendrons. Mais dans l’immédiat, nous rejoignons en avion Saint Petersburg où nous embarquons dans le train de nuit de Moscou. Nous devons y retrouver un groupe arrivant de Genève pour aller faire l’ascension de l’Elbruz à ski et en telemark. Mais ça c’est une autre aventure...

Les telemarkeurs ayant participé à ce périple dans les montagnes des Khibinies étaient John Falkiner et Stephen Hadik, aspirants-guides; Laurent Pict, Rolf Hunziker et Nicolas Jaques, photographe. Nos amis Angelin Luisier et Myriam Filliez nous ont accompagné et ce voyage n’aurait pas été possible sans la présence de nos amis russes «whipping» Yuri, Ira et Alexi.