HOMMAGE À RAYMOND LAMBERT
Reportage publié dans Animan, janvier-février 1999
Texte © 1999 Nicolas Jaques
Photos © 1952 collection Raymond Lambert
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NO GOOD. Ces quelques mots murmurés se suffisaient à eux seuls. Les deux hommes se comprenaient bien. Ils n'avaient pas besoin de s'étendre en de longues phrases épuisantes. Il fallait conserver chaque soupçon d'énergie, économiser le moindre souffle.
Le chemin a été long pour arriver jusque là. Et si difficile! Que d'inconnues, que de questions se sont posées aux alpinistes. En grande partie financée par la Fondation suisse pour les explorations alpines à Zurich, l'expédition suisse à l'Everest au printemps 1952 va changer le cours de l'histoire de l'Himalaisme. En 1949, alors que la Chine annexe le Tibet et ferme ses frontières, le Népal s'ouvre au monde extérieur. Les premières expéditions pénètrent dans le royaume Himalayen. Fin mars 1952, les Suisses arrivent à Kathmandu. Les Genevois plutôt, car l'équipe est composée de la crème des grimpeurs du bout du lac: Jean-Jacques Asper, René Aubert, René Dittert, Léon Flory, Ernest Hofstetter, André Roch, Gabriel Chevalley, médecin de l'expédition, et Raymond Lambert.
Lambert, né en 1914, un peu tête brûlée, commence à grimper à 14 ans. La passion est née et ne le quittera plus. Les courses s'enchaînent, dont plusieurs premières prestigieuses. En 1937 il sort premier de sa classe au cours de guide en Valais, lui le Genevois, le citadin. L'année suivante c'est le drame. En ce mois de février, il vient de réussir la première traversée hivernale des Aiguilles du Diable. Mais le temps tourne et c'est dans une tempête diabolique que lui et ses compagnons passent plus de cinq jours à 4000 mètres d'altitude, au fond d'une crevasse, «l'hôtel de la mort lente» comme il l'appellera, à attendre l'accalmie, ou la fin. Au bord de l'épuisement, Lambert sort et arrive seul, en se traînant, à retrouver l'équipe de secours, ses copains qui sont venus le chercher malgré les risques. Il sauve ainsi les autres restés prisonniers dans la glace. Cette aventure le laissera avec quatre doigts et tous ses orteils en moins. Qu'à cela ne tienne! Il retourne en montagne et enchaîne les grandes courses avec des chaussures spéciales, dont une paire est aujourd'hui exposée au Mountaineering and Everest Museum à Darjeeling, au pied de l'Himalaya.
C'est ici, à Darjeeling, que vit un homme hors du commun, doué d'une endurance extraordinaire et d'une volonté à toute épreuve. Tenzing Norkey est un de ces Sherpas du pied de l'Everest. Il a déjà participé à plusieurs tentatives visant à escalader le Toit du Monde par son versant tibétain. Il est donc normal qu'en ce printemps 1952 il soit de la partie. Comme pour les Suisses, c'est dans l'inconnu que Tensing part. Jamais le versant népalais de l'Everest n'a été exploré. Ou plutôt devrait-on dire Chomolungma, la Déesse Mère des Vents.
En 1952, pas encore de routes ni d'aéroports de montagne dans ce royaume. La marche d'approche se fera donc de Kathmandu. Les Genevois comptent ainsi parmi les premiers trekkeurs, précurseurs du grand bouleversement que sera le tourisme. La chaleur est intense. La longue colonne d'alpinistes et de coolies serpente le long du sentier qui épouse parfaitement les courbes douces des collines. Traversant les villages, Lambert étonne les habitants avec ses courtes chaussures. Le «guide aux petits pieds» est un sujet de plaisanteries amicales pour ses copains grimpeurs. Après seize jours de marche, la troupe arrive à Namche Bazar. À cette époque, la capitale des Sherpas n'est qu'une bourgade de montagne comme les autres, un peu plus importante peut-être, austère. Car la vie ici n'est pas facile, et ressemble souvent à de la survie.
Après plus de trois semaines de marche d'approche, l'expédition arrive au camp de base, situé à 5050 mètres au pied de la fameuse cascade de glace du Khumbu. Explorée pour la première fois une année auparavant par Shipton, cette fantastique masse glaciaire n'a pas cédé aux tentatives des Anglais et barre toujours l'accès à la Combe Ouest. Après de laborieuses et dangereuses journées d'exploration dans ce dédale de séracs et de crevasses, les Suisses arrivent à son sommet. Une crevasse large de quatre mètres les sépare encore du futur Camp-III et des pentes douces de la Combe. Asper, au terme d'une difficile acrobatie, est le premier homme à pénétrer ce cirque mythique. Une «tyrolienne», véritable pont de cordes, est installée pour permettre aux grimpeurs et aux porteurs d'atteindre le camp qui sera équipé et ravitaillé pendant toute la durée de l'ascension. Incroyable travaille de fourmis qu'une expédition himalayenne. Indispensables ressource humaine que ces porteurs qui acheminent continuellement vivres et matériel à travers la cascade et le glacier du Khumbu.
Les Genevois ont poussé la première porte menant au sommet du Toit du Monde. En 1952, et aujourd'hui encore, la cascade de glace reste l'obstacle principal et le plus dangereux sur la route du Col Sud. Ce col, à cheval entre Tibet et Népal, est défendu par une pente raide de glace de 1000 mètres de haut. Mille mètres! À plus de 7000 mètres d'altitude, il faudra un effort surhumain pour établir le Camp-VI sur le col. Mille mètres de pente qu'il faut équiper en cordes fixes. Pour se faire ils suivront une longue crête rocheuse qui coupe la face du Lhotse en deux. Aujourd'hui encore ce passage s'appelle l'Eperon des Genevois. Le 26 mai, après une résistance de 12 jours, le Col Sud est atteint par Aubert, Flory, Lambert et Tenzing. Comme ils s'entendent ces deux-là! Le Camp-VI est installé à près de 7900 mètres. La deuxième porte blindée sur le chemin de l'Everest a cédé.
Le lendemain, légers, les quatre hommes s'engagent dans le grand ressaut qui domine le col. Chaque pas repousse toujours plus loin l'inconnu. La progression est rapide. Lambert débouche sur l'arête et pour la première fois un homme contemple le Tibet de si haut. 8400 mètres! Les conditions sont parfaites, il fait beau, le vent est tombé. Les pensées défilent dans la tête du guide genevois. Ils ont quitté le Col Sud pour trouver un emplacement pour le Camp-VII, Tensing ne porte qu'une tente. Ils n'ont même pas de sac de couchage, peu de vivres. Mais les pensées du Sherpa sont comme un écho à celles de Lambert: dormons ici, demain peut-être…
NO GOOD! Ni Lambert ni Tenzing ne se leurrent, cette négation, ils le savent tous les deux, est un oui. D'un commun accord Flory et Aubert, un des sauveurs de Raymond aux Aiguilles du Diable, 14 ans auparavant, décident de redescendre au Col Sud. Il n'y a que deux places dans la petite tente. Installer ce refuge précaire demande un effort surhumain aux deux hommes. Suit une interminable nuit d'attente. Il ne faut pas dormir. Dehors, la nuit glaciale les enveloppe. Ils sont si haut, si loin des hommes. Les pensées s'envolent vers le sommet, vont à ceux qui plus bas, dans les différents camps, leur ont permis d'arriver là, si près du but. La soif leur brûle la gorge. Ne pas dormir! Comme dans un rêve, les deux hommes se rouent de coups pour se réchauffer, rester éveillés. Enfin, petit à petit, le jour se lève, maussade. La vallée disparaît dans un brouillard épais. Pour les deux alpinistes, il n'y a pas de doute. La décision n'a pas besoin d'être prise, elle est évidente. Chaussant leurs crampons, ils s'élèvent comme dans un film au ralenti le long de l'arête. Un pas, trois respirations. Les inhalateurs à oxygène en circuit ouvert sont à cette altitude totalement inefficaces et demandent plus d'effort aux grimpeurs qu'ils ne dispensent de soulagement. Ils ne sont utilisables qu'à l'arrêt. À tous petits pas ils progressent, alternant en tête pour économiser ce qu'il leur reste d'énergie. Qui est le guide, qui est le client? Lambert ne sait plus, les idées s'embrouillent, le cerveau fonctionne au ralenti.
Le temps se détériore, enveloppe les deux hommes dans un brouillard épais. La neige fouette les visages, le vent se lève. Deux cent mètres! Cinq heures ont été nécessaires pour gagner deux cent mètres! Les deux hommes se regardent. Ils sont si près du sommet sud. À nouveau, les paroles sont inutiles. A plus de 8600 mètres, personne n'est allé si haut. Mais là, à un jet de pierre du but, ils n'en peuvent plus. Dans un sursaut de vague lucidité, ils ne se laissent pas tenter et gardent le peu de force qu'il leur reste pour se sauver. Ils entament la descente. Au col, à quelques mètres des tentes, ils s'écroulent. Flory et Aubert qui attendaient au Camp-VI les traînent à l'abri. L'aventure est terminée. Pour quelques temps encore, la «Déesse Mère des Vents» gardera son mystère.
Au retour des Genevois en Suisse, Lambert est accueilli comme un héros, lui «l'homme le plus haut du Monde»! Là-bas, dans les montagnes de l'Himalaya, Tenzing retrouve sa vie faite de simplicité. Mais déjà une expédition se remet en place, des Anglais, qui proposent au Sherpa de se joindre à eux. Lambert le pousse à accepter, à saisir cette chance. Un an plus tard, marchant dans les traces des Suisses, un grimpeur exceptionnel du nom de Edmund Hillary foulera avec le Sherpa la cime du Toit du Monde.
Pas de victoire pour les pionniers. L'histoire ne retiendra que le nom des vainqueurs: Hillary et Tenzing. Pourtant, pendant un an, Lambert est l'homme le plus haut du Monde. Après la victoire des Britanniques, ceux-ci télégraphieront aux Suisses un message plein d'hommages: «A vous autres une bonne moitié de la gloire». Les Suisses avaient ouvert la voie de l'Everest, percé l'inconnu. Un autre Suisse, vainqueur des «quatorze huit mille», Erhard Loretan, dira en 1997 « …il est un exemple dont nous avons tous profité. Lambert avait ouvert une voie royale pour l'Everest».
Le guide genevois retournera en Himalaya et en 1955 il fera la première ascension du Ganesh Himal. Puis se sera au tour des Andes en 1957. Deux ans plus tard il atteindra le sommet du Distagilsar au Pakistan. Dans les années soixante, une nouvelle passion le prendra: l'aviation. Il passera sa licence professionnelle et, à l'école de pilotes tels que Martignoni et Hermann Geiger, il deviendra pilote des glaciers avec Air Leman. En 1966 il fondera avec d'autres la compagnie de charter SATA. Celle-ci s'écroulera pourtant dans la débâcle de la banque Leclerc et sera reprise par Swissair pour devenir Balair/CTA. Lambert est alors engagé par Air Glacier pour qui il volera jusqu'à 72 ans. Mais il n'oublie pas l'Everest ni Tenzing qui viendra souvent en Suisse lui rendre visite. Le Sherpa restera jusqu'à sa mort lié avec cet homme qu'il appelait son meilleur ami, sa famille.
Le 24 février 1997, celui qui avait failli être le premier homme sur le toit du monde s'éteint, un peu oublié. Il rejoint son ami Tenzing. L'été suivant, pour honorer sa volonté, son fils Yves va déverser ses cendres du sommet du Mont-Blanc. Emportées par le vent, comme un dernier clin d'œil aux sommets, elles s'envolent en direction des Aiguilles du Diable. Raymond, ce fut un honneur pour moi de t'accompagner lors de cette dernière course…