Article publié dans Les Alpes, février 2002
Texte et photos © 2002 Nicolas Jaques
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Pays méditerranéen du Proche-Orient, le Liban est davantage connu pour ses années de guerre civile que pour la qualité de sa neige de printemps! Et pourtant… cette terre entre mer et ciel dont l’histoire est plus vieille que la Bible, cette «Terre du lait et du miel» qui attisait la convoitise des conquérants égyptiens, perses, grecs, romains, arabes et turcs offre des possibilités immenses pour l’amateur de randonnée à ski.
Deux importantes chaînes de montagnes traversent ce petit pays du nord au sud: la chaîne du Liban et celle de l’Anti-Liban. C’était la première qui nous intéressait, avec son sommet culminant à 3090 m, le Qornet as-Sawda. Cela faisait quelques années déjà que John nous alléchait avec ses récits d’interminables descentes sur la meilleure neige de printemps qu’il ait connue dans sa longue carrière de telemarkeur. Quelques heures sur le web me permirent de découvrir des sites libanais dédiés à la glisse sur neige! Il se passe vraiment quelque chose dans les quelques cinq ou six petites stations locales. Mais les immensités blanches restent vides de toutes traces, les Libanais n’ont pas l’esprit aventurier et ne sortent guère des pistes balisées. Voilà qui ne peut que nous plaire! Nous envisageons de traverser une partie de la chaîne pour rejoindre au nord la vallée de la Bekaa.
Quelques semaines plus tard, nous débarquons un soir de février à Beyrouth. Il pleut, donc il neige! Impatients, nous sautons dans un bus qui nous emmène à Faraya, le Mégève du Proche-Orient, situé seulement à une heure de là. Nous nous réveillons le matin sous un ciel bleu pur, dans lequel semble se refléter la Méditerranée. Nous, ce sont Kacha, une des meilleures telemarkeuses au monde, sa copine Hilaree, une free-rider, toutes deux américaines, et Victoria, une snowboarder spécialiste du boarder-cross. John s’occupera du film avec sa cousine Saskia et Sarah pendant que je prendrai les photos.
Il y a des mètres de neige et les murs bordant les routes font parfois plus de cinq mètres de haut. Très vite nous laissons quelques traces sous les yeux hallucinés des riches Libanais montés de la capitale pour le week-end. C’est la première fois qu’ils voient des telemarks et se demandent bien à quoi cela peut servir! Victoria les épate avec quelques-unes de ces belles grandes courbes qu’elle maîtrise avec aisance et grâce.
Carlos, propriétaire de l’auberge San José, stéréotype du moniteur de ski style années 70 et célébrité locale, nous parle d’un lieu, un peu en contrebas de la station, qui très certainement nous plaira. Curieux, nous chaussons nos skis, et avec les premiers rayons de soleil descendons des pentes de parfaite neige transformée. Le spectacle qui s’offre alors à nous nous laisse sans voix: miracle de la nature et de l’érosion, une arche naturelle de calcaire, insolite pont géant enjambant le vallon, nous permet de faire de superbes images. Après avoir traversé l’arche nous descendons dessous. La neige est tellement fantastique que nous faisons plusieurs descentes dans ce décor de film.
Mais très vite l’envie de bouger est plus forte et nous nous préparons pour commencer notre traversée. Le lendemain, nous partons pour notre première étape qui devrait nous mener en deux jours jusqu’à la vallée d’Afqa. Nous évoluons dans un paysage de collines arrondies et de vallons aux courbes douces. Le temps est superbe et la randonnée magique. D’immenses congères et des corniches sur les crêtes, ressemblant à la calligraphie arabe, attestent pourtant que les conditions météo peuvent vite devenir exécrables. Après quelques heures nous repérons un site parfait pour établir notre premier bivouac au pied d’une petite falaise de calcaire dans un beau vallon. Pour y descendre, Hilaree se paie une belle ligne, touchée par les derniers rayons du soleil couchant. En quelques minutes nous aménageons notre site. À peine le soleil disparu, la température devient glaciale, et nous nous regroupons autour du petit réchaud. Jamais je n’aurais cru qu’il puisse faire si froid en Méditerranée!
Au petit matin, nous sommes réveillés par des rafales de vent. Le ciel est entièrement couvert, annonciateur de neige. Le temps a changé subitement, et nous commençons à prendre la mesure de ce climat capricieux. Après tout, il faut bien que tous ces mètres de neige viennent de quelque part! Il fait très froid, et un seul réchaud fonctionne, si bien que nous ne traînons pas à lever le camp et partir. Déjà nous rêvons de la petite auberge qui nous attend ce soir, avec son feu de cheminée. Mais pour l’instant, il faut trouver le moyen de descendre dans la vallée. Nous sommes en bordure d’un très haut plateau, et un à-pic de plusieurs centaines de mètres plonge verticalement vers quelques hameaux isolés. Il faut trouver le point faible dans cette muraille et nous savons qu’il est plus vers l’est. Mais où est l’est? Nous sommes vite enveloppés dans un épais brouillard et la visibilité ne dépasse pas quelques mètres. Nous ne devons pas dévier à gauche, et il faut faire attention aux corniches qui se forment un peu partout sur ces reliefs. Après deux heures à avancer à tâtons, la situation devient tellement oppressante que nous décidons de nous arrêter pour attendre une éclaircie. Nous n’avons aucune idée de l’endroit où nous sommes. John et moi descendons à pied vers les falaises pour essayer d’atteindre la limite du brouillard et nous repérer. Par chance une éclaircie arrive, juste le temps de nous permettre de repérer la direction à prendre et nous partons à toute vitesse, craignant le retour du brouillard. Si le temps n’est pas beau, le ski lui est excellent. De larges combes dans lesquelles nous traçons de grandes courbes sur une neige parfaitement transformée nous amènent à la limite de la forêt. Le cheminement est maintenant facile et au terme d’une belle descente nous arrivons vers les premiers champs, encore sans cultures à cette saison. Un berger traîne par ici avec son troupeau de moutons, fusil à l’épaule. Un peu étonné il nous indique la direction pour rejoindre la route. Il doit croire que nous sommes perdus.
Nous rejoignons en soirée la petite station de Laqlouk et nous installons à l’hôtel Shangri La. Une ambiance de belle époque, un succulent repas libanais composé de taboulé, de houmous, de poulet et d’innombrables mets traditionnels, abondamment arrosé de vin de la Bekaa… et nous refaisons le monde avec nos amis Bassam et Eva montés de Beyrouth pour la nuit. Nous apprécions le bonheur de skier dans ces montagnes si attachantes. Quelques années auparavant, jamais je n’aurais même imaginé mettre les pieds un jour dans ce pays qui a tant à offrir, tellement plus que les rares clichés qui constituent malheureusement l’idée que l’on s’en fait.
Du salon de l’hôtel, nous repérons un petit sommet qui présente une superbe face raide, et nous ne pouvons y résister. Nous y montons au petit matin et une splendide descente s’offre alors à nous, instant magique de glisse parfaite, dans un paysage de rêve. Nous sommes de retour à l’hôtel pour le petit déjeuner et passons le reste de la journée à collectionner des descentes à l’écart des pistes, sous les yeux enthousiastes de quelques skieurs locaux. Laqlouk restera un instant privilégié dans ce périple au Liban, et les nombreuses possibilités de randonnées m’appellent déjà à y revenir.
Les Cèdres, lieu mythique dans le Jebel Makmal, nous accueillent sous une de ces tempêtes de neige auxquelles nous sommes maintenant habitués. Le lendemain, le temps semble meilleur et nous montons de flanc jusqu’au-dessus de la forêt des Cèdres. En fait de forêt, il serait plus approprié de parler de bosquet, car c’est là tout ce qu’il reste des fameux cèdres du Liban, quelques kilomètres carrés d’arbres plusieurs fois centenaires. Ces mêmes arbres qui étaient déjà exploités à l’époque des Phéniciens, et qui servirent à la construction d’innombrables temples de l’Antiquité dans tout le bassin méditerranéen. Alexandre le Grand, alors en route pour l’Asie, a peut-être campé non loin d’ici…
Le ciel s’assombri à nouveau. Lorsque nous pénétrons dans la forêt, le vent se lève avec une force impressionnante, alors que les premiers éclairs claquent juste au-dessus de nous. Serait-ce un signe des anciens dieux? Nous évoluons sans mot dire entre les immenses arbres. Soudain, au milieu d’une clairière, un arbre mort a été entièrement dénudé de son écorce, et un mystérieux artiste a sculpté dans les courbes de ses branches le Christ crucifié! Comme si une présence mystique nous protégeait, l’orage s’éloigne et le vent faibli. La neige se met à tomber à gros flocons et une lumière fantomatique nous entoure. Nous descendons en enfilade dans les clairières dans une excellente poudreuse. Kacha, Victoria et Hilaree nous font une démonstration de leurs arts respectifs. Une heure plus tard nous débouchons sur la route qui doit nous ramener au village. Mais à peine sortis de la forêt, comme si le charme était rompu, la tempête nous retombe dessus de plus belle. Remontant la route enneigée, la visibilité devient tellement médiocre que nous manquons nous perdre. Une maison surgit alors du brouillard et nous offre un abri sous son porche. C’est une auberge et la propriétaire nous fait entrer. Pendant que nous nous séchons devant les flammes oranges et rassurantes, notre hôtesse nous prépare un repas chaud, arrosé de grandes quantités de thé ainsi que d’alcool local! «Trop dangereux, jamais sortir, mauvais temps», s’exclame-t-elle en riant. «Parfois, tellement neige, plus voir les maisons». Plusieurs personnes me confirmeront que les chutes de neiges dans la haute vallée de la Kadisha, qui forme un immense amphithéâtre en cul-de-sac autour des Cèdres, atteignent parfois 6 à 7 mètres, et que certaines maisons sont complètement enfouies pendant plusieurs semaines. Nous retournons à l’auberge La Cabane et, alors que dehors la tempête fait rage, je me plonge dans le Prophète de Khalil Gibran. Lecture appropriée car le lieu de naissance du célèbre poète, Bcharré, n’est qu’à quelques kilomètres en aval dans la vallée de Kadisha, la «Vallée Sainte» qui fut très tôt le refuge des premiers chrétiens maronites.
Le lendemain après-midi, alors que les filles sont parties faire du tourisme à Bcharré, une belle éclaircie prometteuse nous convainc de coller nos peaux, et nous partons vers les belles pentes dominant la vallée et la forêt. Après une ou deux heures de montée, le ciel est bien dégagé, et le soleil s’apprête à plonger au loin dans la Méditerranée. Nous profitons de cet instant magique pour faire quelques-uns des plus beaux virages de ce séjour, et John, avec toute sa classe de grand telemarkeur, dessine de splendides courbes dans cette neige déjà en partie transformée.
Pour la dernière partie de notre traversée, il nous faut monter des Cèdres au Qornet as-Sawda, puis basculer dans le versant est de la chaîne pour rejoindre la vallée de la Bekaa. Ce matin, le temps est à nouveau très mauvais, mais la météo promet de belles éclaircies. Peu convaincu, je prépare mon sac, nous prévoyons deux bivouacs et je n’arrive pas à me séparer de mon matériel photo. Qu’importe, je porterai une fois de plus cette charge supplémentaire. Heureusement, les filles sont de solides montagnardes, et elles prennent un peu plus de vivres.
Vers midi, le petit télésiège de l’armée, incroyable antiquité faite de sièges monoplaces sur lesquels il faut prendre son sac et ses skis à la main, nous emmène jusqu’au col. Peu avant l’arrivée, nous sortons soudain du brouillard et au-dessus de nous il n’y a plus qu’un ciel bleu intense. Nous flottons littéralement au-dessus de cette mer blanche et cotonneuse. Mais le vent, lui, n’a pas faibli d’un iota, et rugit avec force tout autour de nous. Le sommet n’est qu’à quelques heures de là, mais il est déjà tard quand nous l’atteignons. Le vent est si fort, et le soleil descend vers l’horizon, que nous ne nous y attardons pas et descendons à toute vitesse dans l’ombre. Nous ne sommes qu’en février et la nuit tombe vite. Victoria peine à suivre en snowboard quand nous devons traverser de grands plats, mais elle ne faiblit pas et rapidement nous perdons de la hauteur. Dans la pénombre, nous manquons la grotte dont nous avons entendu parler. On voit à peine et nous devons trouver un endroit abrité à tout prix. Un grand arbre isolé semble vouloir faire l’affaire et, alors qu’il fait maintenant nuit noire, nous creusons une grotte dans l’épaisse couche de neige, assez grande pour y installer notre bivouac. Le réchaud ronronne et un petit feu nous fait rapidement oublier le vent et le froid. Dans la nuit étoilée, nous voyons à l’horizon d’étranges lueurs dans le ciel, tirs militaires, roquettes, exercices ou combats bien réels? La Syrie n’est pas loin. Nous n’en saurons jamais rien.
Nous nous réveillons sous un soleil ardent. Il n’y a plus le moindre souffle et au loin à l’est nous devinons la vallée de la Bekaa. Nous devons remonter un peu en arrière pour franchir une crête, et quelques minutes après avoir quitté le bivouac, nous tombons sur la fameuse grotte. Elle était là, tout prêt de nous! Arrivés au sommet, nous contemplons un magnifique panorama. À l’ouest la Méditerranée, à l’est la Bekaa et la Syrie. Tout est si sauvage, si silencieux. C’est le deuxième jour que nous ne croisons personne, un privilège rare! Petit à petit, nous apercevons des traces d’habitations temporaires, les alpages d’été où quelques familles de bergers viendront passer la belle saison avec leurs chèvres et leurs moutons. Au bas de la dernière combe, nous débouchons enfin dans la large et plate vallée de Marjeen, un village d’été où nous passons la nuit à l’abri du porche d’une maison. Un bon feu nous réchauffe et la traversée est derrière nous.
Le lendemain, il ne nous reste qu’à suivre la piste jusqu’au premier village habité. Alors qu’il commence à pleuvoir, une famille nous invite dans leur maison. Ils sont musulmans chiites et vivent de leurs bêtes, de leurs champs et de quelques arbres fruitiers. Comme à chaque fois, nous sommes reçus avec toute l’hospitalité propre à ce pays, simple, spontanée, et ce sont ces petits instants partagés qui font le charme de tout voyage.
Un antique bus nous emmène à Baalbek où l’hôtel Palmyra, qui a connu des jours meilleurs, nous accueille avec son charme désuet et un plantureux repas abondamment arrosé de vin libanais. Au petit matin, je me lève encore une fois aux aurores et monte sur le toit. Les temples romains se découpent devant la bande blanche des montagnes, illuminées par les premiers rayons de soleil. Des ruines de Beyrouth à celles de Baalbek, cette randonnée fut un fantastique voyage dans le temps, remontant 2000 ans d’histoire. Ce fut une aventure insolite faite de rencontres et de surprenantes découvertes. Le ski ne serait-il qu’un prétexte pour aller découvrir le vaste monde, rencontrer tous ces peuples qui forment la merveilleuse mosaïque culturelle de notre planète?