JOURNAL DE BORD
Texte © 1999 Nicolas Jaques
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Cette expédition a eu lieu du 11 juillet au 14 août 1999
15/07
Balades dans les ruelles de la vieille ville de Kashgar. Emerveillement pour certains. Derniers achats pour la cuisine.
16/07
Départ pour le lac Karakol. Superbes vues sur la chaîne du Kongyur. Arrivée au lac avec un temps superbe puis nous continuons jusqu’au village de Janebuk Subash, au sud du lac. Le Muztagh Ata se dévoile dans toute sa splendeur. Nous installons le camp dans l’herbe au milieu des villageois qui nous observent, tranquilles. Séances photos. Nous pouvons voir les Camps I, II et III sur le Muztagh Ata, et même des skieurs ainsi que leurs traces. Le campement se trouve à environ 3700 mètres.
17/07
Vingt-trois chameaux sont au rendez-vous pour monter tout notre matériel et nos provisions au Camp de Base! Nous mettons un peu moins de 4 heures pour y arriver. En chemin nous croisons des Français qui descendent et glanons quelques informations. Installation du CB très confortable, à environ 4350 mètres.
18/07
Repos et acclimatation. Préparation du matériel et de la nourriture.
19/07
Nous montons environ 400 kg jusqu’au dépôt à 5000 mètres avec des ânes. Les négociations avec les villageois kirghiz ne sont pas faciles, 1 kg = 1$! Depuis le dépôt, nous faisons une première navette jusqu’au Camp-I avec l’aide du groupe de trekkeurs qui nous accompagne. Nous installons une tente cuisine et une tente sur deux plates-formes et en aménageons deux autres à grands coups de pelles et de piolets. Épuisant! Le mal de tête commence à se manifester. Andreï est heureux de trouver enfin son rôle de cuisinier d’altitude et nous prépare une petite soupe. Encore quelques coups de pelles. Vincent se sent mal et je lui conseille de descendre sans attendre. Petit à petit, tout le monde en a assez et je termine la pose de la 4ème tente pour que nous ne fassions pas piquer la plate-forme si péniblement préparée. La tête fait très mal et je redescend très vite jusqu’au dépôt. Ca va mieux, je bois beaucoup avec Bob et trie un peu de nourriture pour vider un tonneau que je ramène au CB. La tête fait encore mal et après quelques tasses de thé j’apprécie la douche solaire! Celle-ci et un Aspegic dissipent rapidement le mal. Fatigué mais en forme. Tout le monde a bien travaillé aujourd’hui et grâce au ciel un peu couvert nous avons échappé à la canicule et avons beaucoup avancé. Le Camp-I est à 90% installé et toutes les tentes du C-II et C-III sont là-haut, à 5300 mètres. La cuisine est prête à fonctionner, l’équipe paraît en bonne forme. Quelques frictions entre André et Christophe m’inquiètent un peu et j’espère que maintenant que la machine est lancée cela va aller mieux.
20/07
Repos au CB. J’hésite à remonter passer la nuit au C-I mais la pression descend et je préfère récupérer totalement ici. Une autre journée de portage entre le dépôt et le C-I nous attend demain. Il n’est pas facile de se tempérer quand tout va bien. Mais nous avons appris la leçon le premier soir quand il a fallu mettre un membre de l’expédition slovène dans notre caisson de compression. Les Slovènes sont allés beaucoup trop vite et un membre est redescendu du C-I avec un sérieux œdème.
21/07
Après une matinée tranquille au CB, nous montons passer une première nuit au C-I. Paysages et lumières fantastiques. Photos. Andreï nous prépare le premier vrai repas en altitude. Dans la nuit, le vent souffle et il neige un peu. Les Lausannois sont là. Un des leurs a du être évacué avec un œdème cérébral. Trop vite! La nuit se passe très bien.
22/07
Christophe, Bob et moi décidons de monter au Camp-II. Laurent est un peu boursouflé et par prudence nous le faisons redescendre. Les autres font une navette entre le dépôt et le C-I. Notre montée est régulière et nous dépassons vite les Chinois qui sont à pied. Les paysages sont magnifiques. Nous sommes tous sous le charme de l’ambiance unique de cette montagne de neige dominant les vallées désertiques. Bonheur total! Après 4h½ de montée, nous arrivons au C-II, à environ 6050 mètres. Nous nous attaquons tout de suite, avec Christophe, à la taille des plates-formes mais cela devient très vite épuisant. Bob arrive 45 minutes plus tard et nous finissons de monter la tente. Nous ne nous sentons pas la force de monter la deuxième et mettons tout le matériel dans la première tente et décidons de descendre. Nous sommes à la limite d’être malade mais dès les premiers virages nous nous sentons mieux et je m’éclate en telemark dans une poudreuse incroyable, très facile et agréable à skier, même à cette altitude! Nous croisons les Lausannois de l’EPFL qui montent au C-II pour ensuite tenter le sommet. Il ne nous faut que 25 minutes pour arriver au C-I et nous réalisons là l’énorme avantage d’être à ski sur cette montagne, pour autant que l’on soit un bon skieur. Nous nous reposons un moment puis redescendons au CB, bien fatigués, mais en forme.
23/07
Repos, lessive. Dans l’après-midi, Doug, André, Vincent et Laurent vont monter au C-I.
24-25/07
Vincent, Doug et André montent au C-II et installent la deuxième tente. Vincent redescend au CB. Dans l’après-midi, je remonte au C-I avec Bob et Christophe. Nous y croisons les Lausannois qui redescendent du sommet. Cela nous motive et nous mijotons l’idée de ne plus redescendre si nous nous sentons bien. Dans la nuit il neige et l’excitation du sommet m’empêche de dormir. Au matin le temps est mauvais et nous décidons d’attendre ici. Nous passons la matinée à dormir et une bonne partie de l’après-midi à grignoter dans la tente cuisine avec Andreï.
26/07
Le temps est beau et nous partons pour notre première nuit au C-II. La montée m’est plus pénible que la première fois mais nous sommes plus chargés. En arrivant au Camp-II, Christophe a déjà préparé un bouillon. J’installe avec Bob une troisième tente puis nous buvons encore et encore. Les réchauds à gaz fonctionnent parfaitement bien. Après une bonne sieste, nous préparons le souper et nous sentant bien, nous décidons de tenter le sommet depuis là. En effet, depuis notre arrivée nous avons vu pas mal de problèmes d’altitude parmi les autres expéditions et ceux-ci sont souvent apparus pendant la nuit, aux C-II et C-III. L’idée de dormir au C-III à 6800 mètres ne me plait pas, car nous ne sommes là que depuis 9 jours. Je suis persuadé que si l’on va vite et que l’on redescend tout de suite, on peut faire le sommet sans risque de problème. Nous réglons les réveils à minuit et allons nous coucher. Dans la nuit, j’entend qu’il vente et qu’il neige sur la tente. Mais cela est habituel la nuit et je ne m’inquiète pas.
27/07
J’appelle Christophe dans sa tente, qui veut reporter le lever et le départ à cause du mauvais temps. Je regarde dehors et ne voit que des étoiles. Ici le temps change très vite et en quelques minutes tout le ciel s’est dégagé. Péniblement nous nous préparons. Il ne fait pas très froid mais, prévoyant, j’enfile toutes mes couches à l’exception de la veste Gore-Tex et d’une couche de réserve. Nous buvons du thé chaud et mangeons un peu. Vers 2h½ nous partons du C-II. Il y a environ 1300 mètres jusqu’au sommet et nous pensons nous arrêter au Camp-III pour faire un thé ou soupe dans la tente que les Lausannois ont laissée en place et que nous utiliserons comme tente de secours. C’est la pleine lune et la montée a quelque chose d’irréel. Le paysage est magnifique, magique. Nous progressons bien. Nous passons à côté d’un ancien camp intermédiaire des Autrichiens. Dans la nuit, nous suivons quelques fanions et des vagues traces de skis. Une bonne montée nous amène au bord d’un plateau et c’est ici que Christophe renonce. Il n’en peu plus et décide de redescendre. Je veux continuer au moins jusqu’au C-III pour le repérer et y déposer un réchaud, du carburant et un peu de nourriture. Pourtant, je suis vers 6800 mètres et ne le voit toujours pas. Je me décide à aller au-delà de la prochaine bosse. Je m’étonne de trouver des fanions à gauche et à droite et opte pour la gauche. La montée est directe mais devient de plus en plus pénible. Soudain, j’aperçois du coin de l’œil un skieur derrière moi à droite. D’où vient-il?! Je n’y comprend plus rien et réalise que mes pensées ne sont plus tout à fait cohérentes! Peut-il être un des deux Slovènes qui ont passé la nuit au C-II? Je l’observe un moment, monte quelques dizaines de mètres, l’observe à nouveau. C’est alors que je peux voir, loin en dessous de lui, les tentes du C-III. Je n’y comprend rien. Comment avons nous pu rater le camp? Je sens mon esprit un peu embrumé, mais voyant ce skieur insolite qui me suit, je décide de continuer en direction du sommet. Et puis je suis déjà bien plus haut que le C-III, le sommet ne doit plus être très loin. Le temps est magnifique et le massif du Kongyur est entièrement visible. Je compte les mètres et suis heureux quand mon altimètre affiche symboliquement 7000 mètres. En me retournant je vois le groupe de l’expédition d’Atalante qui suivent loin derrière. Ils sont partis du C-III avec le soleil. Cela fait bien 6 heures que je marche sans m’arrêter. Je vois Bob au bout du plateau, qui s’est arrêté au soleil. Plusieurs fois j’ai voulu l’attendre, mais le froid m’empêchait de m’arrêter, même avec la veste que j’avais rajoutée par-dessus mes déjà nombreuses couches. Je suis sur qu’il me voit et qu’il va me suivre. Encore un fanion. Pause. Prochain fanion. J’essaie de fixer mon esprit sur ces petits drapeaux qui montrent le chemin du sommet. Cela m’aide à me concentrer et empêcher de perdre le contrôle de mes pensées. Pause. Je m’appuie sur mes bâtons. Ne pas dormir! C’est si tentant de se laisser aller lorsque je me repose sur ces bâtons. Je commence à me parler à haute voix. Je rigole tout seul même, car je me surprend à raconter des histoires complètement incohérentes, et en même temps je me dis que je devrais les écrire, ce sont comme des rêves, et à peine je suis une pensée que je la vois disparaître, s’estomper comme quelqu’un partant dans le brouillard. Quelques secondes après, je l’ai complètement oubliée. Me concentrer! J’aperçois une énorme montagne. Peut-être le K2. On vérifiera ça plus tard. Dix, vingt, cinquante mètres, le sommet n’en finit pas d’arriver, comme s’il ne voulait se dévoiler qu’au dernier moment. Au bout d’un moment qui paraît une éternité, je débouche sur le plateau sommital et, horreur, je vois, encore loin, les deux mamelons de caillasse qui forment le sommet. Ce n’est pas possible, cela ne peut pas être encore si loin. J’en ai marre, et jure à haute voix. Ces deux bosses doivent faire entre 50 et 100 mètres de haut, je ne vais jamais y arriver. Pourtant, je traverse ce dernier plateau en quelques minutes. Ma vision est faussée, les perspectives dilatées jouent avec ma perception. Les mamelons ne sont en fait que deux minuscules bosses de 2 mètres de haut! Pour être certain d’être au sommet, je gravis en quelques pas les deux bosses. Inoubliable moment! Je suis au sommet du Muztagh Ata, presque en pleine forme. De l’autre côté, un à pic vertigineux plonge sur plus de 3000 mètres vers la vallée où doivent se trouver Martine et les trekkeurs. Je les cherches des yeux, mais réalise ensuite à quel point les distances sont énormes. Je me repose un peu au sommet, me photographie à bout de bras en espérant que le Kongyur sera dans le cadre. Je dois avoir l’air complètement fou. Tiens, voilà le mystérieux skieur. C’est le chef des Slovènes, il m’empoigne la main et nous nous félicitons mutuellement, admirons le panorama grandiose. Ca va, il a l’air aussi «pêté» que moi, comme ça il ne s’apercevra pas de mon état! Il n’en revient pas que je soit parti du C-II. Je lui explique que je craignais la nuit au C-III et préférais marcher longtemps en restant conscient plutôt que de dormir et de m’exposer à des problèmes d’adaptation. Par la suite, nous pourrons vérifier que toutes les équipes qui ont dormi au C-III ont eu au moins un cas suffisamment grave pour qu’il faille redescendre une personne en catastrophe. Ceci mettant en danger les autres personnes et compromettant sérieusement les chances de sommet pour certains. Notre programme d’acclimatation semble avoir été payant: beaucoup d’allers et retours, peu de nuits en altitude (3 au C-I et 1 au C-II pour moi et la plupart des autres de notre groupe).
En descendant, je croise les Français, toujours très lents. Ils sont sur la montagne depuis une semaine de plus que moi et semblent très éprouvés. Bob a renoncé. Quelques instants plus tard, je me paie quelques beaux virages au-dessus du C-III où je m’arrête pour déposer le réchaud. La descente va vite, je croise les deux Slovènes qui montent au camp et ensuite je retrouve Christophe au C-II ou je me repose un moment. En fin d’après-midi, je redescend au C-I et au Camp de Base avec Laurent qui a fait sa première montée au C-II. L’accueil est chaleureux. Hu, notre officier de liaison est aux anges et n’en revient pas. Le sommet en 10 jours et deux camps seulement. Tout le monde vient me féliciter, me questionne. L’ambiance au Camp de Base est super, pas de rivalité, chacun vivant les progressions sur la montagne avec le même intérêt, la même passion. Je m’envoie une bière, quel pied!!!
28/07
J’apprend par les Slovènes que Christophe a fait le sommet.
29/07
Eric et Patrick ont fait le sommet, eux aussi en pleine forme, depuis le C-II. Moins chanceux que moi, ils n’ont pas eu le panorama depuis le sommet, pris dans un nuage. Le soir nous leur faisons la surprise d’une fondue, mélange Lorethan, que nous ont laissé l’équipe de l’EPFL. Aussitôt, ils sortent une bouteille de Muscat de Sierre pour l’apéro! Je suis invité avec Bob dans la tente des Slovènes où nous retrouvons une partie de l’équipe d’Atalante. Beaucoup de bruit (que certains n’apprécient pas beaucoup…), beaucoup de bière, rires et gags. Le rendez-vous est pris pour la Slovénie l’hiver prochain.
30/07
Ambiance gueule de bois du côté des Slovènes. Nous disons au-revoir aux Français qui partent pour Kashgar. Dans l’après-midi, Bob, Doug et Vincent partent pour le C-I avec Andreï. Je les rejoindrai demain pour monter directement au Camp-II où se trouve tout mon équipement.
31/07
Je monte en 2 heures au C-I. Après une soupe et un thé, nous partons pour le C-II que nous atteignons en 3 heures. A peine arrivé, j’allume le réchaud et nous commençons le long processus de réhydratation, préparation des thermos et des gourdes pour la montée au sommet le lendemain. Il commence à neiger mais comme cela est habituel en fin de journée, nous ne nous inquiétons pas. Le sommeil est long à venir. Il neige toujours.
1/08
Réveil à 3 heures pour constater que le temps est mauvais. Nous nous rendormons. Au matin, 2 Chinois partent pour le C-III. Nous décidons d’attendre que le temps s’améliore. Toute la journée des petites éclaircies alternent avec les chutes de neige. Nous dormons un peu, mangeons, buvons et attendons. En fin de journée, trois français du CAF arrivent. Nous nous préparons à nouveau pour le lendemain.
2/08
Le temps paraît meilleur. Il avait arrêté de neiger vers 22 heures. Je prépare le petit-déjeuner pour les autres. Il fait encore sombre et nous retournons attendre dans nos sacs de couchage. Le temps se dégrade de nouveau et nous nous rendormons. Au réveil, Vincent en a marre et veut redescendre. Nous attendons un peu et vers 9 heures Vincent, Doug et moi tentons de descendre dans un épais brouillard. Bob décide de rester à pied d’œuvre et attendre Laurent, Patrick et Eric qui devraient arriver dans la journée. Le brouillard est dense et je n’aime pas cette situation dangereuse. J’aurais préféré rester mais Vincent voulait que je les accompagne. Nous arrivons enfin au C-I ou Laurent attend de pouvoir monter au C-II. Nous plions une tente et descendons au Camp de Base. Christophe a parlé avec Bob à la radio. Bob dit qu’il partait au C-III dans une éclaircie. Nous nous faisons du souci! Il devait attendre les autres ou alors monter avec les Français. Il se remet à pleuvoir au CB. L’attente est longue.
3/08
J’ai réussi à atteindre Bob au C-II. Il n’était monté que 300 mètres avant que le mauvais temps revienne et est redescendu aussitôt se réfugier dans la tente. Christophe, Doug et Vincent montent prendre Laurent au C-I et continuent jusqu’au C-II. J’attends au CB avec Eric et Patrick. Nous monterons demain pour désinstaller le C-II pendant que, en théorie, les autres font le sommet.
4/08
Tout le monde a atteint le sommet! Une grosse journée aussi pour Eric, Patrick et moi qui montons du CB au C-II pour le désinstaller. Le soir, c'est la fête…
Le retour sera presque aussi aventureux que la montagne elle-même, avec la Karakoram Highway complètement détruite par des crues, la route du Torugart fermée pour plusieurs semaines pour les mêmes raisons, des visas expirant, et beaucoup, beaucoup de brochettes de mouton...